La police de proximité : une réponse aux émeutes ?

Par Christian Mouhanna et Laurent Mucchielli, sociologues, chercheurs au CNRS

L’émeute de Villiers-le-Bel n’a pas enflammé que des voitures, elle a aussi accaparé l’attention des médias et des pouvoirs publics qui craignaient une extension comme en 2005. Le déploiement de plus de 1 000 policiers dans cette petite ville d’environ 26 000 habitants, appuyés par des hélicoptères et des tireurs d’élite, a certes contribué au « retour au calme ». Le rapport de force était pour le moins disproportionné… Mais que fera-t-on si l’extension géographique se produit de nouveau la prochaine fois ? Gouverner, c’est prévoir. La plus élémentaire des préventions consiste à présent à se tourner vers les raisons profondes de la colère émeutière, pour les comprendre et tenter d’y répondre afin d’éviter de nouveaux embrasements. Et la politique de la ville, qu’elle que soit son budget, n’y suffira pas. Cette politique est indispensable, elle a pour effet d’atténuer plus ou moins l’ampleur des dégâts. Mais elle ne permet pas de remettre en cause certains fonctionnements ordinaires de la société française, y compris de ses institutions.

Qu’on le veuille ou non, la question de la doctrine et des formes de l’action policière au quotidien fait partie de ces raisons profondes. Car quelles sont les stratégies policières à l’œuvre ? Depuis 2002, elles se sont cantonnées à une politique de maintien de l’ordre, de réponse à l’urgence. Les principaux enseignements tirés des émeutes de 2005 ont été d’ordre technologique : vidéosurveillance, déploiement d’hélicoptères, drones. Ils sont axés sur le contrôle et vise à la démonstration de force. L’idéal policier est resté – et reste toujours – le CRS, comme en témoigne la transformation de personnels de patrouille en Compagnies de sécurisation. Le Président, son Premier ministre et son ministre de l’Intérieur ont répété qu’il était hors de question de revenir à la police de proximité. Les déclarations martiales et les politiques menées ont transformé les policiers en purs agents de contrôle et de contrainte, pour la gloire de dirigeants épris de démonstrations de force viriles. Cette attitude a exaspéré tout le monde, à commencer par les policiers et les gendarmes chez qui la grogne monte, parce qu’ils perçoivent l’impasse dans laquelle on les enferme et la dégradation continue de leur relation à la population générale.

Ce refus d’une police de proximité, c’est-à-dire d’une police de contact avec la population, a remis en cause les fondements mêmes de leur travail. La prévention ne s’oppose pas à la répression et ne relève pas de deux catégories différentes de fonctionnaires. Au contraire, leur force et leur intelligence viennent justement de leur capacité à utiliser tour à tour les deux options en fonction des moments et des personnes. Le dialogue avec la population ne s’oppose pas au travail de police judiciaire. Au contraire, comment faire des enquêtes, comment identifier des auteurs de délits sans contacts, sans échanges avec la population ? Même les militaires en territoire ennemi développent des réseaux locaux pour ne pas être « coupés » des populations !

Comment se fait-il que nous en soyons encore là, sinon au terme de blocages idéologiques archaïques ? Le diagnostic existe en effet depuis 30 ans. C’est en 1977 que la Commission Peyrefitte – qu’on ne saurait accuser de gauchisme ou d’angélisme – les a publiés. Sa recommandation n°81 demandait d’« instituer dans les villes de petits postes de quartiers et recourir à la méthode dite de l’îlotage », en s’inspirant explicitement des « résultats satisfaisants qui sont obtenus dans les zones rurales par l’implantation très décentralisée des brigades territoriales de gendarmerie », ce qu’a fait la police de proximité. La recommandation n°83 demandait ensuite d’« améliorer les relations entre la police et les citoyens », de deux manières : 1/ « développer l’information des citoyens sur l’action de la police et les contraintes auxquelles elle est soumise, et sur les suites données aux abus pouvant se produire à l’occasion d’opérations de police » ; 2/ « approfondir la formation professionnelle et civique des fonctionnaires de la police ; privilégier auprès d’eux les impératifs (liés) à leur mission de sécurité et à leur attitude vis-à-vis du public ». Là aussi, la police de proximité, sans constituer la panacée, amenait des progrès limités mais indéniables.

Ce refus de mettre ou remettre les citoyens dans le système de sécurité ne montre pas seulement un mépris certain du gouvernement pour ceux-ci. Il révèle aussi un certain mépris pour les policiers et les gendarmes, à ses yeux juste bons à contrôler, à faire du chiffre pour les médias et à aller se battre contre les émeutiers. Aujourd’hui, on nous annonce un retour d’une certaine forme de police de proximité, avec un mélange de vieilles recettes et de réticences quant aux activités que pourraient assurer ces professionnels. Attendons de voir de qu’il en résultera effectivement, tout en sachant qu’une véritable police de service public demande de laisser l’initiative aux policiers locaux. Car rien n’est fait aujourd’hui pour mettre en valeur l’intelligence de ces professionnels et leur capacité à contribuer au maintien de la paix sociale.

Trente ans après, le problème demeure donc entier, la police nationale n’a pas fait cette grande réforme que la plupart des autres pays occidentaux ont déjà mise en œuvre, et nous sommes même en train de perdre le modèle que représentait la gendarmerie départementale. On ne peut que se féliciter de la déclaration du Ministre de l’Intérieur, tout en espérant qu’elle se concrétise rapidement dans les faits, et que ce nouvel élan ne sera pas brisé par les mêmes forces à l’œuvre depuis 2002.

 

 

Derniers ouvrages publiés : J.-H. Matelly, C. Mouhanna, Police. Des chiffres et des doutes, Michalon, 2007 ; M. Mohammed, L. Mucchielli, Les bandes de jeunes, La Découverte, 2007/

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2 Réponses

  1. Si les propositions avancées par la Ministre de l’Intérieur sont indéniablement un progrès vis à vis de la police pratiquée sous l’ère Sarkozy, elles risquent d’être seulement une opération com’ de plus. A l’heure actuelle, les informations que nous avons montrent que les personnels affectés à cette nouvelle "polprox" seront majoritairement des compagnies de sécurisation (un autre nom pour compagnie d’intervention et autres "crs de ville"), que peu de fonctionnaires seront prévus dans les bureaux de police et l’équilibre prévention/répression ne semble pas avoir encore été atteint.
    Une véritable police de proximité, en tout cas le modèle a adopté pour la société française, présuppose un certain nombre de décisions qui ne correspondent pas aux mentalités et idéologies de nos gouvernants (de droite comme de gauche) et de la hiérarchie policière, voir de la base policière.
    En autres, un véritable partenariat police/population où la prise de décision collective serait effective et régulière, voir permanente, tant au niveau local que national, dans la construction des lois, des objectifs et des moyens de "faire la police". On intègre la loi et on la respecte que si on l’élabore et la comprend. Dans des quartiers populaires ou certains milieux (militants, étudiants, jeunesse), la police n’est pas respectée car incomprise.
    La commission Peyrefitte évoque la formation professionnelle et civique des fonctionnaires de police mais là encore rien n’est fait actuellement pour endiguer le malaise des policiers. Personnellement, je termine une scolarité de gardien de la paix et, même si un effort est fait vis à vis de la déontologie et des connaissances générales (notamment sur les religions), cet effort reste superficiel et pénètre très peu les élèves policiers, surtout après avoir été d’anciens ADS ou GA ou pour d’autres après leurs premières expériences de terrain lors des trois mois de stage. Il est même marquant de voir combien d’élèves développent durant leur scolarité des manières de penser leur travail et l’environnement de celui-ci identiques ou presque à des policiers qui ont dix ou vongt ans de carière; Le corporatisme policier, notamment par rapport aux jeunes de cités, est étonnament développé chez les élèves alors que la plupart n’a aucune expérience de la police en zones sensibles. C’est donc une véritable formation à la société, en rapport avec les enquêtes et recherches sociologiques, psychologiques et ethnologiques effectuées jusqu’à présent, qui doit être mise en place au sein des écoles de police, et prioritairement les écoles de gardiens de la paix et d’adjoints de sécurité, et ce de manière systématique dans toutes les écoles.
    Il y aurait encore beaucoup à dire dans le sujet mais il semble logique de penser que la police de proximité une révolution des mentalités chez les politiques mais surtoutles policiers, révolution aujourd’hui impossible au regard des mentalités actuelles des politiques et des policiers, qu’ils soient commissaires ou gardiens de la paix, et plus globalement au regard des mentalités de la population française. Car la police ne peut évoluer que si la société évolue. C’est un changement global qui doit être préconisé.

  2. Sur l’information des citoyens quant à leurs droits, il faudrait développer l’affirmation qu’elle fait défaut, en donner des exemples concrets. On trouvera plus facilement d’exemples de citoyens manquant d’information concernant leurs devoirs.

    Quant à prendre pour exemple les autres pays européen, il faudrait aussi se pencher sur les méthodes qu’ils emploient, que ce soit face aux criminels dangereux ou aux individus tout simplement irrespectueux.

    Dire que l’idéal policier est le CRS alors que leur action est progressivement remplacée par les compagnies départementales d’intervention (CDI ; Compagnie de Sécurisation dans la Préfecture de Police de Paris), c’est un contresens. Les CDI ne sont pas des CRS, même si, en effet, il s’agit de personnel formé pour le maintien de l’ordre. Mais il est question de maintien de l’ordre en zone à émeutes, qui n’a plus grand chose à voir avec le maintien de l’ordre dans de grandes manifestations parisiennes.
    Le personnel que les CDI remplacent, ce ne sont pas les patrouilles de police-secours, mais bien les CRS, dont le nombre est l’emploi est en baisse. Si le syndicat majoritaire des CRS est hostile aux politiques menées ces dernières années, ce n’est pas au titre du contact avec les populations, de la police de proximité ou quoi que ce soit d’autre ; les policiers qui ont fait le choix d’aller en CRS ne l’ont certainement pas fait avec cette dimension sociale comme priorité, alors qu’elle est fondamentalement absente de leur mission. Non, la grogne parmi les CRS ne repose que des histoires de sous, de déplacement. Ces derniers étant notoirement les mieux payés des policiers de France voient d’un mauvais oeil une réévaluation de leur emploi en rapport avec leur utilité réelle. A Villiers-le-Bel, c’étaient bien les CDI de la région parisienne qui étaient les premiers à intervenir en ordre, et non pas les CRS.

    Pour en venir à la thématique de la proximité, s’il s’agit d’avoir une police qui soit capable à la fois de maintenir des relations tout comme de réprimer promptement, l’outil idéal n’est pas l’ilotage. On sait parfaitement que deux policiers en patrouille pédestre n’ont aucune possibilité d’intervention : leur action est limitée géographiquement, et toute séquence répressive impliquerait nécessairement l’arrivée d’au moins un véhicule pour pouvoir quitter les lieux rapidements. On sait aussi que ces patrouilles pédestres ne sont réellement possibles dans des conditions acceptables de sécurité que dans les zones où finalement il y a pas de graves problèmes ; si on ne veut pas de tirs de flashball, de coups de baton de police à poignée latérale, on n’envoie pas deux policiers seuls dans une zone ou les sapeurs pompiers et infirmières libérales se font taper dessus sans raison manifeste.
    Non, les BAC locales sont bien plus efficaces au titre des rapports avec la population, en particulier celle délicate à gérer. Constituée d’un personnel d’expérience connaissant bien sa circonscription, et donc les délinquants qui s’y trouvent, respectés (ou craints) par la population pour leur efficacité et témérité, ce personnel est bien plus adapté pour à la fois maintenir des liens (y compris avec les délinquants) et à la fois jouer un rôle répressif.

    Quant aux petits postes de quartier, on oublie de dire que ces postes impliquent : des coûts de surveillance et de réparation, le retrait de personnel de la voie publique pour occuper ces postes (où parfois il ne se passe strictement rien, 1 ou 2 plaintes pendant toute une journée). Les quelques bunkers isolés ont déjà été installés. De là à croire qu’il s’agit d’une solution miracle, le bon sens devrait créer un fossé.

    Pour finir, parler de développer le sens civique des fonctionnaires de police sans démontrer qu’il serait défaillant, c’est tout de même un propos outrageant. Propose t-on de développer le sens civique des enseignants, notamment des enseignants d’histoire et d’éducation civique, parce qu’il se produit des cataclysmes scolaires dans les établissements d’une partie de la banlieue parisienne ?

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