Les mères accompagnatrices de sorties scolaires sont-elles des agents du service public ?

Les relations familles/ écoles travaillées par la question du foulard.

Par Laurent Ott, éducateur et enseignant, docteur en Philosophie.

Les différentes affaires dites de « voiles » ou de « foulards », en France ont longtemps servi de support à un discours assez alarmiste et plutôt réactionnaire concernant l’école. Cette question a contribué à polariser un certain nombre d’inquiétudes, à la fois parentales et enseignantes, en ce qui concerne la concentration de publics scolaires « ethnicisés » au sein de certains établissements.

Comme il en est d’usage, l’inquiétude face à la différence religieuse ou culturelle ignore souvent sa symétrie : le regain du port du foulard en France (en effet constatable, notamment après 2001) n’est-il pas en lien avec une sorte d’inquiétude et un retour recherché vers la réaffirmation de « valeurs », dans un monde présenté chaque jour par les médias et politiques comme individualiste et immoral ?

Il arrive ainsi, que sociologiquement, les comportements qui inquiètent et dérangent soient souvent l’expression renversée de sa propre inquiétude chez les autres.

Le problème de la question du foulard est que le regain de son port sert à exprimer bien d’autres inquiétudes que culturelles ou religieuses.

Derrière la posture de dénonciation de sa propagation à l’école, se tient un profond et authentique malaise des enseignants qui ne savent plus comment dire qu’ils se sentent eux-mêmes relégués et exclus, des préoccupations institutionnelles, politiques et sociales.

A l’occasion de ce sujet, s’exprime également un malaise des familles qui semblent recycler dans la foi affirmée, la confiance qu’elles n’accordent plus aux institutions et à certaines valeurs malmenées de la République.

Ce sujet révèle également le climat médiatique et politique dans lequel nous baignons et qui tend à voir tout évènement mettant en scène la question de la violence scolaire, de la délinquance ou de l’immigration à travers le prisme de l’idéologie d’un « choc des civilisations ».

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la récente levée de boucliers d’associations qui se présentent comme défendant les valeurs de la laïcité et républicaines, contre l’avis rendu par la HALDE concernant l’interdiction faite à des « mères » d’élèves portant le foulard, d’accompagner des sorties scolaires. Dans cette délibération n° 2007 – 117 du 14/05/2007

les réclamantes se sont vu refuser leur participation à des sorties scolaires et/ou à des activités éducatives par les directions d’école. La direction de l’école avait motivé ce refus par le fait que ces mères portaient le foulard. Le collège de la HALDE a considéré que la différence de traitement dont les réclamantes avaient fait l’objet du fait de leur religion présentait un caractère discriminatoire, la loi du 17 mars 2004 relative au port de signes religieux à l’école ne concernant pas les parents d’élèves et le port du foulard ne constituant pas par lui-même un acte de pression et de prosélytisme selon le Conseil d’Etat.

L’avis de la HALDE repris peu après par le Ministre, s’empressant de demander que cet avis donne lieu à des instructions et règlements en conséquence aux inspecteurs et enseignants, suscite en effet de fortes émotions.

Dans une tribune du 10 décembre 2007 publiée par Libération la LICRA, Ni putes ni soumises, SOS Racisme, Syndicat National des Personnels de Direction (SNPDEN-Unsa éducation), Union des Familles Laïques (UFAL), demandent au ministre de l’Education nationale et aux parlementaires de « veiller au strict respect des principes de laïcité et de neutralité pour toute personne participant à l’encadrement d’activités scolaires dans le service public» et donc d’interdire l’accompagnement par les mères voilées.

On pourrait être surpris la vigueur de ce débat et de la passion soulevée par les partisans du front du refus du voile, alors que la question des sorties scolaires souffre d’un problème bien plus important et massif, à savoir la remise en cause de celles-ci sous le coup de réglementations draconiennes quant à leur organisation, et la difficulté justement de trouver des … accompagnateurs ! C’est en effet, faute de parents volontaires que quantités de sorties peuvent être annulées, ou plus simplement ne pas être organisées.

Difficulté supplémentaire, depuis les années 2000, les exigences quant aux parents accompagnateurs n’ont cessé de croître et de se rigidifier (nombre, taux d’encadrement et… compétences) ; sait on par exemple, que pour pouvoir accompagner la classe de son enfant à la piscine, un parent doit subir préalablement un test de natation sous le regard d’un conseiller pédagogique ? Curieusement, ce type d’abus administratif dont les conséquences sont bien plus lourdes (on cherche désespérément des accompagnateurs et régulièrement des classes ne vont pas à la piscine, faute d’en trouver) ne fait pas l’objet de campagnes d’indignation.

L’argument mis en avant par le collectif associatif qui réclame l’interdiction pour les mères portant le foulard d’accompagner les sorties scolaires semble curieusement surenchérir pour rendre encore plus difficile la participation des parents au sein de l’école (parents dont on déplore si souvent l’absence ou le manque d’implication).

L’argumentation avancée pour que s’applique lors des sorties scolaires et vis-à-vis des parents, l’interdiction du port « de signes ostentatoires » religieux s’appuie sur le postulat qu’un parent qui participe à une sortie scolaire, se trouve dès lors, placé en position de représentant moral d’une institution (l’Ecole) dont il devrait dès lors adopter les codes et les règlements, comme s’il était fonctionnaire.

Curieux contresens, quand justement la participation des parents, représente justement historiquement, pour l’école, une reconnaissance de la nécessité de s’ouvrir sur l’environnement familial, culturel et sociétal. Curieux contresens aussi quand on regarde le fait que ce désir de participation manifeste justement l’attachement des familles (y compris religieuses) pour une institution laïque à laquelle elles confient leurs enfants.

Une fois de plus, il est à craindre que ces échauffourées idéologiques contribuent au final à renforcer le sentiment de rejet vécu par des groupes entiers d’habitants, et bien au-delà de celui qui est concerné directement par le port du foulard.

Une fois de plus, il faut bien dire que ce type de campagne est dans les faits très souvent contreproductif et renforce souvent celui qu’il s’agissait « d’attaquer ».

Les équipes enseignantes qui sont souvent le lieu de l’expression et de la diffusion de discours alarmistes concernant la parentalité (les accusations de démission parentale) feraient bien d’analyser leur propre implication dans la montée d’une forme de « moralisme », souvent partagé dans le fond (principes moraux, un certain constat de délitement des valeurs morales) mais qui diverge dans la forme (la manifestation vestimentaire).

Il est en effet fréquent d’entendre comme justification au regain des pratiques religieuses dans les quartiers des témoignages de parents qui font état de craintes et de peurs sociales et qui disent espérer éviter pour leurs enfants, à travers le culte, les risques de marginalisation ou de délinquance. Ces parents sont ainsi les otages de promoteurs moralo-sécuritaires utilisant la décomposition de l’Etat social redistributif et des mouvements intermédiaires laïques pour se développer.

Or, ce constat un peu dramatique de la situation de la jeunesse dans les quartiers et des risques qu’elle encourt est finalement assez partagé par les professeurs et les enseignants, qui, depuis les établissements, subissent eux aussi, souvent une image et un écho amplifié et déroutant des phénomènes sociaux.

Sur le fond, cette querelle entretenue contribue malheureusement à brouiller le débat, en prétendant vouloir traiter comme équivalents, par exemple, le port du foulard ou du niqâb.

Par ailleurs, cette même querelle contribue malheureusement et certainement à creuser un peu plus le fossé entre les enseignants et les familles de leurs élèves.

Or, c’est justement l’attachement historiquement fort des familles pour l’école de leur quartier qui constituait, jusque récemment, la meilleure source de résistance et de défense de l’école vis-à-vis du pouvoir politique ; on chercherait à isoler l’école au moment où il est question de « la redéployer », de la « re-sectoriser » et de la « gouverner autrement »… qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

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Une Réponse

  1. Je suis éberluée de découvrir que des associations qui luttent contre les discriminations ont réclamé (je fais allusion à la tribune de Libération du 10 décembre) …une discrimination ! Dans mon école, des mamans qui portent le foulard interviennent sur plusieurs activités tout au long de l’année. Mais il est vrai que la relation familles-école est, dans mon quartier, largement préservée, et que l’école a une influence perçue comme positive. On n’améliorera pas l’image de la laïcité en l’habillant de dureté.

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