nouvelles mesures contre les bandes : « Il faut revenir à l’analyse des causes de la délinquance »

Un entretien de Laurent Mucchielli dans le Monde sur les propositions du président de la République sur les phénomènes de bande.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/03/24/laurent-mucchielli-il-faut-revenir-a-l-analyse-des-causes-de-la-delinquance_1171911_3224.html

REMARQUES ET REFLEXIONS A PROPOS DES INCIDENTS DU 10 MARS 2009 A LA REUNION

Le 10 mars dans l’après-midi, à la fin des manifestations contre la vie chère à St Denis et à St Pierre, des incidents ont eu lieu.
De quoi s’agit ? Quel a été le déroulement ? Et essayons de comprendre l’origine de ces évènements ?
Comme toujours il est difficile de connaître avec précision le démarrage des affrontements entre la Police Nationale et une partie des manifestants.
Cependant ce que nous avons constaté et observé était de cet ordre : dès la fin de la manifestation (qui faisait suite à celle du 5 mars qui avait connu un succès populaire important) quelques participants se sont précipités en direction des grilles de la préfecture pour exiger l’ouverture immédiate de négociations.
A partir de là les explications divergent :
- Surpris les forces de l’ordre auraient usé de lacrymogènes sur ces manifestants.
- Des jeunes cagoulés auraient « arrosé » les policiers de « bombes pays » c’est à dire des galets.
Ce qui est sur, c’est que ces affrontements devant la Préfecture au Barachois ont sonné le début des incidents vers 13h30 et que ceux-ci ce sont terminés vers 1h du matin dans le quartier du Chaudron.
Des manifestants ordinaires ont été surpris et choqués des réactions des forces de l’ordre ; ils ont été « gazés » avec leurs enfants sans comprendre véritablement ce qui se passait.
Dès lors une centaine, voire 200 par moments manifestants, plutôt jeunes et issus des rangs étudiants pour la majorité (les étudiants des deux universités sont en grève depuis plusieurs semaines et défilent très souvent au sein d’une certaine organisation) ont joué « au chat et à la souris » avec les forces de l’ordre à travers les rues Juliette Dodu puis le boulevard Lancastel c’est à dire en front de mer.
Une des premières questions qui se pose, est la suivante : « Pourquoi les forces de l’ordre ont repoussé les manifestants en direction de l’Est, jusqu’au quartier du Chaudron, théâtre des manifestations de violences urbaines des années 91, mais qui a bien changé depuis ? »
Est que dans les manifestants, les jeunes de ce quartier étaient déjà fortement représentés ? Ou est-ce un choix des policiers de « chasser » ces jeunes du centre ville et de les isoler dans un territoire ?
Sur leur passage les émeutiers ont mis le feu aux poubelles, fait de petits barrages sur la route, dégradés des biens publics et privés et mis le feu à quelques véhicules.
Tout ceci au milieu de la circulation, des passants et d’une vie quasi normale.
Une « guéguerre » « un râlé-poussé » dirait créole, entre une centaine de jeunes et des policiers, comme dans un jeu vidéo.
Une fois arrivé dans le quartier du Chaudron, je ne sais pas si les manifestants ont été renforcés par des jeunes en difficulté, toujours est-il qu’ils s’en sont pris au Jumbo Score et ont réussi un début de pillage. Le premier jeune (14/15 ans) est sorti sous les applaudissements des « dalons » (camarades en français) et badauds avec un écran plat ! Consommation, quant tu nous tiens… !
Les vigiles et les forces de l’ordre ont plusieurs fois repoussé les manifestants qui se déplaçaient très rapidement et ont tour à tour dans la soirée mis à mal le Quick puis les assurances Groupama et les magasins ouverts qui fermaient au faire et à mesure.
Quel était en fin de soirée et début de nuit la proportion de manifestants et de jeunes du quartier ?
En outre et pour tenir sa réputation le Port a vécu lui aussi des moments difficiles cette même nuit à partir de poubelles et voitures incendiées.

Que peut-on en tirer pour le moment ?
Il est certain que le Préfet à beaucoup tardé pour ouvrir des négociations et que le patronat à travers le MEDEF traîne les pieds, voire gagne du temps de même que les petits patrons eux même étranglés par la crise.
Cette situation entraîne de l’exaspération au sein du collectif le COSPAR et chez la majorité des manifestants.
A la Réunion aussi comme dans les autres DOM, les responsables y compris locaux sont déconnectés des réalités quotidiennes d’une population qui se vit méprisée et bernée ; ce sentiment est bien sur renforcé :
- Par les propos des manifestants et du collectif qui use de quelques actions (opérations coup de poing pour fermer des surfaces commerciales) et slogans pour mettre la pression, sur les négociateurs.
o Par des diminutions sensibles accordées en temps de crise mais qui avaient été avant évoquées comme impossible par les divers responsables en particulier l’Etat. Nous pensons au carburant qui ne pouvait pas baisser et qui suite aux manifestations des transporteurs à baissé de 20 cts du jour au lendemain.
o Par les évènements des Antilles et la transformation d’un mouvement social en revendication de classe et de race.

Beaucoup de personnes sont inquiètes à la Réunion depuis plusieurs mois des conditions de vie et d’une crise qui est encore plus morale que réelle ; cependant la fin des grands travaux (chantier du basculement des eaux d’Est en Ouest et route des Tamarins, non relayés par le tracé du Tram-Train qui prends beaucoup de retard), ajouté à l’arrêt de la défiscalisation pour la construction de logements intermédiaires et de standing, vont provoquer de fortes vagues de licenciement dans un secteur porteur : le BTP.
Ces inquiétudes mêlées à d’autres au sein des familles, concernant certes les ressources mais les conditions d’éducation et d’apprentissage des jeunes, les profondes et rapides mutations de la société dans son caractère responsabilisant et culpabilisant… minent peu à peu une société qui se fragilise : moins de solidarité entre les membres d’une famille, d’une cité, d’une communauté et désignation des pauvres, « de ceux qui sont en bas » comme les responsables de cette situation en particulier les populations issues de l’Océan Indien surtout les Mahorais.

Le lendemain, dans la journée, puis la soirée je me suis rendu dans le quartier du Chaudron et la ville du Port, afin de rencontrer des habitants, des élus et des acteurs sociaux.
Il faut dire que le calme était revenu et que les services municipaux s’appliquaient avec une grande diligence, à faire disparaître les traces d’une soirée marquée par les incidents.
Les interrogations de la veille et en particulier sur le déplacement des manifestants vers le quartier du Chaudron se confirmaient mais trouvaient plusieurs sources pour éclairer notre réflexion ; outre la méconnaissance géographique et culturelle des forces de l’ordre venues en renfort de la métropole l’avant veille, ont peu reprendre une stratégie classique métropolitaine de l’institution policière « éviter à tout prix la casse en centre ville » pour des questions de coûts, d’images et d’inquiétudes que cela ne manqueraient pas de développer au sein des habitants et des commerçants.
On peut également retenir comme hypothèse de ce déplacement voulu de la manifestation vers ce quartier populaire et symbolique de « la révolte locale » quelques propos d’élus et d’habitants à propos de la volonté de certains membres de la CGTR voire du PCR, d’aller dans ce territoire.
La rivalité apparue dans le conflit des transporteurs à propos des carburants, entre la Région et la Préfecture aurait elle trouvée un nouveau terrain d’affrontement ?
Le Chaudron, les souvenirs qu’il évoque et la peur d’un embrasement des quartiers sensibles, peuvent il servir dans les négociations à venir, pour mettre l’accent sur la grande distribution (montrée du doigt par tous, comme le Médef) l’Etat, voire le collectif où la lutte pour le pouvoir entre les deux grands syndicats (CGTR, CFDT) et un représentant des chômeurs n’est pas vaine ?
Si les habitants ne traduisent pas à l’identique ce conflit, ils ne sont pas dupes et refusent une quelconque utilisation de leur quartier pour cela ; si la majorité désapprouve les casseurs (surtout devant les médias et les responsables politiques) ils se montrent très indulgent envers les jeunes en disant qu’ils n’ont pas d’avenir et pas de travail, donc on n’excuse pas mais on peut comprendre.
Et puis un certain nombre ont un regard amusé devant l’inquiétude ainsi créé auprès des institutionnels et se disent que la roue tourne et que le poids du quotidien et pour une fois partagé.
Il est à noter que la part des adultes et jeunes du quartier à ces manifestations, s’est limitée à profiter de la venue des manifestants dans le territoire et de suivre les leaders, puis de profiter ; les personnes arrêtées et condamnées étaient souvent d’un âge certain (ils courent moins vite et sont des proies plus faciles) et avaient agi sous l’emprise de l’alcool.
En résumé on peu relever à propos des participants :
- Des leaders et meneurs par la parole et les actes, issus des syndicats et à un degré moindre du quartier ; notons un nombre non négligeable de jeunes délinquants de toute l’île et d’autres acteurs représentant plutôt la contestation étudiante.
- Des habitants du quartier et d’autres manifestants qui suivent ces leaders et profitent (à certains moments, les plus « chauds ») pour s’adonner au jet de galets et autres invectives en direction des forces de l’ordre. Pour eux qui d’ordinaires ont des comportements conformes à la norme, ces moments permettent de lever les interdits.
Ils ont le sentiment que voler dans les magasins n’est pas grave puisque d’autres font et que l’on dit depuis plusieurs jours que les prix sont trop élevés à cause de la grande distribution.
- Ceux qui regardent, en bas des tours ou depuis chez eux et qui ont souvent des propos très ambigus en « condamnant mais……….. » la situation économique, l’absence de travail, le mépris de ceux qui possèdent… sont l’occasion d’une certaine revanche du monde populaire, même s’ils savent le côté illusoire c‘est quand même une satisfaction du moment.

Du côté du Port, le phénomène est différent puisque la ville n’a pas connu de manifestations et que les jeunes ont décidé d’agir (6 voitures brulées, des bouteilles et des galets utilisés comme projectiles sur les forces de l’ordre, le Mac Do en partie détruit) dès qu’ils ont su que le quartier du Chaudron était le lieu d’affrontements ; des groupes de jeunes se sont affrontés aux forces de l’ordre et ils ont le lendemain soir (soit le 11 mars) brûlé 10 voitures.
Les nouveaux renforts et l’occupation massive des territoires ont calmé les esprits très rapidement.
Si la manifestation du 19 mars s’est déroulée dans le calme, la nuit a de nouveau été agitée au Port.

Guy JULLIARD
Consultant en bureau d’études, ancien éducateur spécialisé.
Le 20 mars 2009

Vidéo-protection, juge des mineurs : nouveaux termes, nouvelles réalités ?

Ce qui est terrible avec le droit c’est qu’il normalise le langage, cristallise des termes, qui rentrent ensuite dans le patrimoine linguistique de tous. Et dont on peine ensuite à se défaire.

Cela pourrait être illustré avec le terme « gens du voyage », établi par le droit, qui ne correspond à aucune réalité et n’est certainement pas utilisé par les intéressés eux-mêmes pour se qualifier (« voyageur »). L’emploi du pluriel ayant évidemment pour volonté de nier leur singularité et les considérer nécessairement comme groupe.

Une ministre peine aujourd’hui avec un terme dont elle ne peut se défaire malgré de nombreuses tentatives. Depuis un an, Michèle Alliot-Marie utilise le terme de vidéo-protection pour qualifier ce qui se nommait jusqu’alors la vidéosurveillance. Récemment dans une conférence du 16 février, elle annonçait « un vaste plan d’équipement en matière de vidéo-protection, qui se traduira à la fin de cette année par un triplement des caméras de voie publique…dans la prochaine loi sur la sécurité intérieure, 555 millions d’euros seront consacrés sur cinq ans au développement des nouvelles technologies : police technique et scientifique et vidéo-protection ».

La stratégie est évidente : il s’agit d’adoucir un terme connoté orwellien par une expression rassurante. Il ne s’agit pas de surveiller, contrôler, épier mais de rassurer, protéger. Le changement de terme ne changera évidemment ni le focus des caméras, ni les intentions de leurs initiateurs.

Il ne règlera pas plus les difficultés du maire de Bousbecque, une commune de 4 400 habitants au nord de la métropole lilloise, vient de se doter d’un système de vidéosurveillance (vidéoprotection ?) et qui n’a pas les moyens de recruter du personnel chargé de visionner les images. Les écrans sont donc dans son bureau : « je consulte les enregistrements de façon régulière, en cas de problème, d’événement particulier, ou de doute », indique le maire (Nord éclair le 2 février).

Revenons à notre ministre. Malgré ces efforts d’euphémisation, du seul fait que la loi de référence du 21 janvier 1995 ne parle que de « vidéosurveillance », tous les décrets depuis lors s’appuient nécessairement sur les mêmes termes. D’ailleurs Michèle Alliot-Marie elle-même vient d’en publier un le 22 janvier 2009 visant à considérablement simplifier le contenu du rapport de présentation contenu dans la demande d’autorisation préalable à l’installation d’un système, lorsque la demande porte sur l’installation d’un système de vidéosurveillance comportant moins de huit caméras dans un lieu ou établissement ouvert au public.

A 9 occasions, ce texte d’une seule page parle de vidéosurveillance sans jamais parler de vidéo-protection ! Donc pour résumer la consigne est la suivante : dans les colloques, conférences et plateaux télé on parlera de vidéo-protection, dans les lois et décrets cela s’appellera vidéosurveillance.

Au ministère de la Justice, la question des habitudes linguistiques va se poser dans les mois prochains. Le rapport Varinard relatif aux mineurs délinquants envisage de débaptiser « le Juge des enfants » et le « tribunal pour enfants » pour qu’ils deviennent « juge des mineurs » et « tribunal pour mineurs ». Bref remplacer une expression qui renvoie à la vulnérabilité (l’infans est celui qui est privé de parole) et donc à la protection par une expression qui renvoie elle à une catégorie juridique (mineur-majeur). Et au passage donner le coup de grâce à la prise en charge des 18-21 ans.

Un tel changement brutal des termes suppose toutefois une précaution. Des cours de diction seront nécessaires afin de bien marquer un temps entre « des » et « mineurs » sous peine d’entendre « démineur ». Ce qui pourrait maladroitement laisser supposer que sa mission n’est pas de protéger mais plutôt d’éviter l’explosion.

Christophe Daadouch

L’ACCOMPAGNEMENT DES FUTURS PARENTS POUR LA PREVENTION DES MAUVAIS TRAITEMENTS :

La loi du 5 mars 2007 relative à la protection de l’enfance prévoit la mise en place d’un entretien systématique psycho-social au 4ème mois de grossesse. Nous publions un extrait d’une riche intervention de Frédéric Jesu (La journée de la petite enfance – Beauvais, 5 février 2008).

L’ACCOMPAGNEMENT DES FUTURS PARENTS POUR LA PREVENTION DES MAUVAIS TRAITEMENTS :
ENJEUX ETHIQUES ET INSTITUTIONNELS

Frédéric JESU
Cadre supérieur en collectivité territoriale, médecin, pédopsychiatre.
Vice-président de la section française de Défense des Enfants International (DEI-France)

Le souci de la protection des enfants à naître n’est pas nouveau, et il n’est pas illégitime, quand on souvient des taux de mortalité et de morbidité infantiles épouvantables qui ont longtemps frappé nos pays devenus riches et qui frappent encore nombre de pays restés pauvres. Au moins connaît-on les causes des décès et des infirmités de ces jeunes enfants : les conditions de vie, de travail et d’alimentation de leurs mères pendant la grossesse ; le manque d’hygiène, la pauvreté du milieu et le déficit d’accès à des soins préventifs et curatifs efficaces pour les enfants eux-mêmes. Si bien que l’éducation, le développement économique et social, l’adduction en eau potable, la résidence dans un habitat décent, la vaccination, etc. sont et restent les moyens les plus efficaces de prévenir, dès la grossesse et lors de l’accouchement, la principale cause de maltraitance infantile que représente le fait de naître dans un environnement pauvre.

Il n’était pas illégitime non plus que, après s’être intéressé à la sécurisation de l’accouchement, les obstétriciens de la fin du XIXème siècle industrialisé aient voulu intervenir sur l’avant grossesse et sur la grossesse. Ainsi, en 1895, le Dr Adolphe Pinard s’appuya-t-il sur le concept de « puériculture intra-utérine » pour réclamer des mesures sociales en faveur des femmes enceintes, et notamment des ouvrières. S’intéressant alors à ce qui précède la conception, il suggéra une surveillance médicale des procréateurs. Il identifia ainsi les trois fronts sur lesquels il entendit se battre : la puériculture avant la fécondation, pendant la grossesse et après la naissance. Et il se mit alors à déraper vers des thèses quasi-eugénistes, en distinguant deux sortes d’hérédité : « l’hérédité conceptionnelle », transmise par les parents, et l’ « hérédité utérine », transmise de la mère à l’embryon qu’elle porte mais qui peut s’améliorer avec le repos et la surveillance – médicale, sociale et morale – de la femme enceinte. Dans une leçon de 1898 intitulée « De la conservation et de l’amélioration de l’espèce », il affirme même : « C’est en faisant […] de la puériculture avant la procréation […] qu’on arrivera à diminuer le nombre des déchets sociaux, des infirmes, des idiots, des dégénérés […]. L’avenir de la race est en grande partie sous la dépendance de la puériculture avant la procréation. » La « puériculture intra-utérine » est le minimum de ce que l’on peut, selon lui, proposer pour infléchir ce sombre avenir.

Or, quels discours entend-on aujourd’hui ? Primat de l’inné sur le contexte et sur l’acquis, déterminisme génétique et sur-valorisation de l’ADN qui l’incarne, valeur prédictive attribuée sans vérification scientifique à tels ou tels « comportements » d’enfants ou de parents à partir d’observations effectuées a posteriori, systématisation de la surveillance médico-psycho-sociale des femmes enceintes de condition modeste puis de leurs jeunes enfants au motif d’éviter qu’ils ne s’avèrent les uns en danger et les autres, parfois les mêmes, dangereux. Ne serions-nous pas, aujourd’hui, invités à régresser vers des conceptions venues de la fin de l’avant-dernier siècle alors que la création de la PMI, en 1945, puis son essor avaient su les conjurer ?

Grâce aux progrès économiques et sociaux des « Trente glorieuses », à la diffusion des préceptes de l’hygiène publique, des vaccinations, des antibiotiques et autres traitements efficaces, et à la quasi-généralisation de l’assurance maladie, la pédiatrie sociale n’est plus aussi dramatiquement confrontée aux enjeux de la lutte contre les maladies infectieuses et de la mortalité infantile. Elle se consacre désormais à des problèmes de santé publique qui sont devenus de ce fait plus visibles, et dont les déterminants sont multiples et plus complexes : troubles du développement psycho-affectif et relationnel précoce, surcharges pondérales, accidents domestiques ou de la voie publique, addictions et suicides des jeunes, etc. Et, pour autant qu’il ne s’agisse que d’un problème de santé publique, maltraitances.

Depuis que l’on a appris à mieux les reconnaître, les maltraitances sont cependant devenues pour les jeunes enfants ce que sont les délinquances pour les adolescents : le paradigme non clairement énoncé des politiques publiques de prévention. Or, quand j’entends, sans plus de précision, le mot « prévention », je sors mes dictionnaires, de la langue française et de santé publique. Et j’y lis que prévenir est un verbe transitif quand il veut dire « aller au devant de quelque chose pour l’empêcher de se produire ». Sous sa forme intransitive, il signifie « avertir, mettre en demeure », au sens où, en justice, un « prévenu » est mis en accusation pour ce qu’il a fait alors même que « nul n’est censé ignorer la loi ».

En santé publique, il faut donc préciser qui l’on entend prévenir de quoi, et si possible où, quand et comment. À défaut de quoi, la « prévention », sans complément d’objet, reste implicitement entendue, s’agissant des jeunes enfants, comme visant les seuls mauvais traitements plutôt que, par exemple, les caries dentaires, pourtant bien plus fréquentes. De même que, s’agissant des adolescents, la « prévention » désigne plus souvent les délinquances que, par exemple, les troubles du sommeil, pourtant bien plus fréquents aussi.

Parlons donc, clairement et précisément, de la prévention, pendant la grossesse, auprès des futures mères mais aussi des futurs pères, des risques de survenue de troubles des relations parents/enfant, après la naissance ou même à distance d’elle, et de la prévention des négligences, des carences ou des violences qui peuvent les accompagner ou en résulter.

J’affirme alors que, pour mobiliser autour d’un projet de prévention ainsi défini tant les décideurs politiques et institutionnels que les professionnels et les parents concernés, une démarche empathique – c’est-à-dire visant l’identification, la compréhension et la réduction concertées des problèmes – s’avère plus pertinente, plus efficace mais aussi plus éthique qu’une approche contraignante et prédictive.

L’exemple des deux conceptions récemment promues de l’entretien au 4ème mois de grossesse – celle du « Plan périnatalité 2005-2007 » et celle de la loi du 5 mars 2007 « réformant la protection de l’enfance » – permet d’illustrer cette affirmation.

Dans la grande majorité des cas, la grossesse est un événement choisi, accueilli avec joie, porteur d’espoirs. Elle est l’expression d’un désir conjugal qui se prolonge et se manifeste par un projet parental. Les futurs parents expriment cependant, en cette circonstance, un besoin d’écoute et d’informations que les professionnels de la naissance – et notamment les sage-femmes – du fait de l’expertise qui leur est reconnue au sein du réseau local de périnatalité, sont en mesure de satisfaire. Les examens prénataux obligatoires en fournissent généralement l’occasion.

Encore faut-il, à cet égard, qu’un suivi de la grossesse reposant sur des discours trop médico-techiques, et tendant trop fréquemment à marginaliser les pères, ne vienne pas invalider le savoir propre des parents, leur confiance en eux et en l’enfant à naître, et, à l’extrême, faire émerger chez eux le sentiment qu’ils sont incompétents, voire potentiellement dangereux. Il convient au contraire de prendre acte, d’encourager et de ne pas disqualifier l’expérience de responsabilisation progressive que font chacun des deux parents, et les deux ensemble, vis-à-vis de l’enfant qu’ils attendent.

Toujours est-il que, dans certains cas, le cadre des examens prénataux « classiques » ne suffit pas. Une fragilité voire une insécurité émotionnelles particulières, souvent liées à leur histoire et génératrices d’anxiété, peuvent être réveillées – chez certaines mères mais aussi chez certains pères – par leur proche accès au statut parental. Il importe aussi de prendre en compte des facteurs personnels ou environnementaux défavorables, tels que l’isolement social voire géographique et culturel du ou des parent(s), leurs conditions de travail, et parfois – quoiqu’elle ne soit pas systématiquement péjorative – leur précarité économique, sociale ou professionnelle. Il peut y avoir lieu aussi de ne pas négliger l’existence de troubles de la santé – notamment psychologique – ou encore de comportements addictifs.

On sait aujourd’hui que ces différents facteurs, et leurs éventuelles intrications, peuvent se révéler préoccupants par la suite et contribuer à perturber l’instauration de relations satisfaisantes entre les parents et l’enfant. Mais, outre ces facteurs en eux-mêmes, ce sont l’impossibilité pour les parents d’en faire utilement état et, de ce fait, l’absence de réponses concrètes et pertinentes apportées qui devraient aujourd’hui être considérées comme plus problématiques encore, et guider les politiques de prévention de leurs causes comme de leurs possibles conséquences.

C’est pourquoi il importe de promouvoir une posture professionnelle empathique, non jugeante, génératrice de confiance et de respect mutuels, à l’égard des mères et des pères affectés par de telles difficultés. L’objectif, qui en dépend et qui s’en déduit, est de pouvoir mobiliser avec eux et auprès d’eux le réseau des professionnels, mais aussi le réseau social et familial, qui vont les aider à y faire face de façon globale, appropriée et continue – y compris après la naissance. Les futurs parents doivent être perçus et se percevoir comme les co-concepteurs et les co-acteurs volontaires de l’appui qui leur est proposé. Leur engagement dans le dispositif d’accompagnement sera d’autant plus actif et résolu qu’il partira du principe et de l’expérience vécue – simples mais fondamentaux – que le fait d’avoir le temps de parler et d’être entendu est bénéfique, que leur parole a de la valeur et qu’elle est respectée, et qu’elle l’est à ce point qu’il peut en résulter un ajustement personnalisé du réseau des professionnels et de celui de leurs proches. Bref, qu’ils reprennent du pouvoir sur leur environnement et qu’ils acquièrent une certaine maîtrise sur ce qu’ils vivent.

C’est pour l’essentiel à ce type d’approche, incitative, non stigmatisante, c’est-à-dire à la fois généraliste et accueillante envers de futurs parents pouvant éprouver toutes sortes de difficultés, que le « Plan périnatalité 2005-2007 » se réfère quand il indique : « Un entretien individuel et/ou en couple sera systématiquement proposé à toutes les femmes enceintes, aux futurs parents, au cours du 4ème mois, afin de préparer avec eux les meilleures conditions possibles de la venue au monde de leur enfant. Cet entretien aura pour objectif de favoriser l’expression de leurs attentes, de leurs besoins, de leur projet, de leur donner les informations utiles sur les ressources de proximité dont ils peuvent disposer pour le mener à bien et de créer des liens sécurisants, notamment avec les partenaires du réseau périnatal les plus appropriés. Il doit être l’occasion d’évoquer les questions mal ou peu abordées avec la future mère lors des examens médicaux prénataux : questions sur elle-même, sur les modifications de son corps, sur son environnement affectif, sur sa vie professionnelle, sur l’attitude à adopter vis-à-vis des autres enfants de la famille, sur la présence ou non de supports familiaux après la naissance, etc.

[…] Cette nouvelle prestation n’ayant pas un caractère obligatoire, l’information devra être relayée notamment par les réseaux sociaux de proximité, la PMI, les permanences d’accès aux soins de santé (PASS), les généralistes, ou encore s’appuyer sur les réseaux de parents, femmes relais, afin que toutes les femmes en bénéficient, notamment celles les plus vulnérables ou isolées, qui souvent consultent et déclarent tardivement ou pas du tout leur grossesse. »

Il est à noter que l’État garantissait le financement de la dite prestation, sur la base d’une évaluation estimée à 26 millions d’euros sur 3 ans.

Pour de multiples raisons, la loi du 5 mars 2007 « réformant la protection de l’enfance » a largement tourné le dos à cette logique de prévention fondée sur la construction de relations de respect et de confiance mutuels entre parents et professionnels de la périnatalité. Le législateur a sans doute trop vite sous-estimé la compétence de ces professionnels – en première ligne des sages-femmes territoriales, hospitalières ou libérales – , la pertinence de leurs méthodes émergentes de travail en réseau et les rapports coûts/efficacité à long terme de leurs interventions. Quant aux parents, la période actuelle, ivre de sécuritarisme aveugle et de certitudes prédictives, ne s’ingénie-t-elle pas à les considérer, potentiellement et jusqu’à preuve du contraire, soit comme maltraitants, soit comme suspects de démissions éducatives génératrices de délinquances juvéniles ? On se souvient que la loi « réformant la protection de l’enfance » – a été adoptée le même jour que celle « relative à la prévention de la délinquance », et ceci après de longs mouvements de vases communicants entre les deux textes. Ce type de prévention(s) fait de tout parent un « prévenu » potentiel, ou à tout le moins un malade – un « parent alité » qui s’ignore.

Toujours est-il que l’article L2121-2 du Code de la santé publique dispose désormais que le service départemental de protection maternelle et infantile « a pour mission d’organiser […] des actions médico-sociales préventives à domicile pour les femmes enceintes, notamment des actions d’accompagnement si celles-ci apparaissent nécessaires lors d’un entretien systématique psychosocial réalisé au cours du quatrième mois de grossesse ».

Il est notable que l’examen du 4ème mois de grossesse ainsi conçu :
- est désormais « systématique », et non plus « systématiquement proposé » ;
- est réduit à sa seule dimension « psychosociale » et n’est donc plus envisagé comme généraliste ;
- se consacre implicitement aux seules femmes enceintes, et non pas au couple des futurs parents ;
- envisage d’ailleurs de limiter au seul domicile les actions préventives, cantonnées en l’occurrence au champ médico-social, pouvant en résulter ;
- semble enfin incomber au Conseil général, tant pour sa réalisation que pour l’organisation des suites à lui donner ; une fois de plus l’État prescrit, mais se désengage.

La volonté ici affichée ne relève manifestement plus d’une vision globale, ouverte, participative, bienveillante, optimiste et ambitieuse de l’accompagnement préventif des grossesses. Elle prétend plutôt organiser, en le confinant au seul motif de la protection de l’enfance, le dépistage systématique et ultra-précoce d’une série de risques imprécis, mais considérés comme prévisibles : inéluctables seraient en effet la transmission et la reproduction des conditions de vie les plus péjoratives des parents. S’agissant d’enfants pas encore nés et pour lesquels les parents forment généralement le projet qu’il en aille tout autrement s’ils sont accompagnés de façon idoine, les risques incriminés n’ont pourtant révélé ni leur probabilité de survenue, ni leur nature réelle, ni leurs éventuels effets.

Les représentations socio-politiques dominantes des risques encourus par l’enfant à naître ont souvent fait peser sur lui un risque supplémentaire. Et c’est peut-être sous le masque d’une intention d’eugénisme « psychosocial », telle qu’elle se profile actuellement, qu’un avatar moderne de la « puériculture intra-utérine » cherche aujourd’hui à s’avancer et à imposer ses logiques de contrôle social aux catégories de population les plus modestes. Cette hypothèse impose la vigilance.

Les nouvelles injonctions du Code la santé publique sont en effet de nature à susciter des tendances préoccupantes lors de leurs mises en œuvre locales. Il est peu probable qu’elles parviennent en pratique – et même qu’elles cherchent, dans l’absolu – à être respectées à 100 %. Elles peuvent donc induire, de facto, des stratégies de « ciblage » des interventions préconisées par la loi. La sélection des populations de futurs parents – ou, plutôt, de futures mères – ainsi visées s’effectuera alors sur la base de critères « psycho-sociaux » de type prédictif dont la scientificité risque d’être discutable, et la priorisation aléatoire. Même si ces critères résultaient d’observations locales, il y a fort à craindre que leur mise en lumière et en exergue pour guider l’action s’avèrerait plus stigmatisante pour les parents qui en feraient l’objet qu’annonciatrice, sur le fond, de réponses appropriées.

Ainsi, par exemple, une logique de discrimination implicite viendrait bien vite caractériser « l’entretien psychosocial systématique » du 4ème mois de grossesse si les circonstances amenaient à le réserver pour l’essentiel à des parents économiquement précarisés, socialement isolés ou psychologiquement fragilisés mais que rien n’était fait par la suite pour agir efficacement sur les causes, tant individuelles que collectives, et sur les conséquences de leurs vulnérabilités.

Enfin, et peut-être surtout, il faut prendre garde à ce que, conçu, promu et perçu de la sorte, l’entretien du 4ème mois de grossesse ne soit de nature à induire la méfiance et le repli sur eux des futurs parents qui, pendant la grossesse, puis des parents qui, après la naissance, souhaiteraient bénéficier d’écoute, d’appui et d’accompagnement, et tout particulièrement de ceux qui en auraient le plus besoin.

Futurs pères oubliés ; futures mères exposées au feu quadrillant de telle ou telle grille « maternologique » prédictive ; parents sur leur garde face à des offres d’aide vécues comme contraignantes, menaçantes et n’offrant aucune garantie de confidentialité de part et d’autre de la naissance de leur enfant ; réseaux de soutiens familiaux et sociaux de proximité négligés ou décriés ; professionnels bienveillants et disponibles mais auxquels on n’ose plus s’adresser de crainte qu’ils n’outrepassent leurs missions : tel est le scénario catastrophe qui pourrait résulter d’une conception à la fois trop systématique et trop étroite de la prévention périnatale des mauvais traitements ou de toutes autres formes d’expression des difficultés pouvant accompagner l’attente et l’arrivée d’un enfant.

Étrange mais classique est, au total, la mise en garde qui amène à préconiser la prévention des effets délétères de certains programmes qui prétendent viser des objectifs de prévention ! Le souci d’une prévention efficace rend pourtant parfois nécessaire d’alerter les institutions sur ces formes particulières de maltraitances que, à leur insu, sous l’influence et en application de décisions politiques disproportionnées, elles risquent d’exercer à l’encontre des familles au motif de les prémunir de devenir maltraitantes mais qui, en les amenant à se replier sur elles-mêmes, ne leur laissent d’autres choix que de le rester.

ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages
* « Coéduquer – Pour un développement social durable », Dunod, 2004, 189 pages.

* « Maltraitances institutionnelles – Accueillir et soigner les enfants sans les maltraiter », sous la direction de Marceline GABEL, Frédéric JÉSU et Michel MANCIAUX, Éditions Fleurus, 1998, 312 pages.

* « Bientraitances – Mieux traiter familles et professionnels », sous la direction de Marceline GABEL, Frédéric JÉSU et Michel MANCIAUX, Éditions Fleurus, 2000, 464 pages.

Articles récents

* « Une solidarité de proximité », dossier « Parents et professionnels », Enfance & Psy, n°21, 2002.

* « D’une éthique de la protection à une éthique de la prévention », in « Parents-professionnels à l’épreuve de la rencontre », sous la direction de Carlos Déana et Georges Greiner », Érès, 2003.

* « Délinquance des jeunes : les parents sont-ils responsables ? », in « Faut-il avoir peur de nos enfants ? Politiques sécuritaires et enfance », sous la direction de Gérard Neyrand, La Découverte, 2006

* « Tenir la main, lâcher la main : une dialectique pour l’éducation populaire », Forum, Revue de la recherche en travail social, n° 112, 2006.

* « Comment les parents peuvent-ils associer les professionnels à l’éducation de leurs enfants ? », Dialogue, n°176, 2007.

* « Actualités et perspectives des relations parents professionnels », in « Parents, enfants, professionnels : une coéducation qui s’organise », sous la direction de Christophe Cassagne, Editions Weka, 2007.

* « Accueil de la petite enfance et co-éducation : une alliance parents/professionnels à développer », in « Parents, enfants, professionnels : une coéducation qui s’organise », sous la direction de Christophe Cassagne, Editions Weka, 2007.

* « Des responsabilités partagées entre parents, professionnels et élus municipaux … au projet local de coéducation » in « Du désir d’enfant à la responsabilité parentale… Que veut dire être parent aujourd’hui ? », sous la direction de Daniel Coum, Erés (à paraître)

Le « retour de l’antisémitisme »

Discours rituels autour du dîner annuel du CRIF

Lundi 2 mars avait lieu à Paris le dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Constatant une forte hausse des actes antisémites recensés par le ministère de l’Intérieur au début de l’année 2009, son Président, Richard Prasquier, y a déclaré que « L’antisémitisme est de retour » et que « aujourd’hui beaucoup de juifs en France ont peur », a relaté le lendemain matin l’ensemble de la presse écrite, des radios et des télévisions. Une fois de plus, l’on joue ainsi à effrayer l’opinion publique en agitant le fantasme d’un « retour » des horreurs du passé. Ces fantasmes et ces amalgames, qui durent depuis des années, sont pourtant facilement critiquables et l’on voudrait rapidement expliquer pourquoi.

Le « retour de l’antisémitisme »

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