Halte au gachis des « plans banlieues »

Par Stéphane Beaud, Isabelle Coutant, Michel Kokoreff, Didier Lapeyronnie, Laurent Mucchielli, Olivier Masclet, Serge Paugam, Yasmine Siblot, Patrick Simon, Agnès van Zanten, Loïc Wacquant.


Nous sommes des sociologues de diverses orientations théoriques et méthodologiques qui travaillons depuis 20 ans sur la situation des banlieues populaires. Aujourd’hui nous signons ce texte commun pour dénoncer l’insuffisance criante du diagnostic et l’indigence des remèdes proposés par le plan Amara pour enrayer la paupérisation continuée des quartiers stigmatisés de la périphérie urbaine.

 

Depuis vingt ans, après les promesses de campagne électorale, chaque législature est l’occasion de lancer un plan banlieue, sans que l’on ait même pris la peine d’évaluer les précédents. L’avant-dernier en date, le plan de « rénovation urbaine » de Jean-Louis Borloo, visait à « casser les ghettos » pour rétablir la « cohésion sociale ». Il devait « sauver et pacifier nos banlieues ». Bel objectif ! Il n’a pas encore produit ses premiers effets que, déjà, la nouvelle secrétaire d’Etat à la Ville, Fadéla Amara, la dix-neuvième à occuper cette fonction en dix-sept ans, présente un nouveau « plan Marshall » censé lui aussi tout résoudre. Trois directions d’action sont proposées et présentées comme nouvelles: éducation, emploi, désenclavement urbain. Or, au milieu des années 1980, l’éducation (les ZEP), l’emploi des jeunes (les Missions locales et les PAIO) et le désenclavement (le DSQ) étaient les priorités annoncées du gouvernement socialiste. Dans les années 1990 encore, les zones franches devaient ramener l’emploi, la veille éducative devait favoriser la réussite scolaire, la politique de la ville devait « urbaniser » les quartiers. On change les labels et on répète les erreurs et les errements du passé. La seule innovation d’Amara est de le faire en miniature : après en avoir ciblé 13, puis 26, puis 150, puis 751, puis 163, le nouveau plan ne vise que 50 quartiers. Pourquoi 50, soit un quinzième à peine des quartiers dits « sensibles » ? Et que deviendrons les millions d’habitants des 701 autres quartiers laissés sur le carreau ?

On pourra toujours gloser sur l’ambition de Fadela Amara, avancer que même sa ministre de tutelle n’y croit guère et le fait bruyamment savoir. Malgré le soutien supposé du Président de la République, l’engagement des ministères dans cette politique interministérielle, qui n’est jamais parvenue à en être une, apparaît, comme à chaque fois, plus que mitigé. Certes, le plan banlieue prévoit un montant d’un milliard d’euros. Mais les cadeaux fiscaux aux ménages les plus riches se montent à 15 milliard d’euros, ce qui résume bien les priorités de ce gouvernement : entre quartiers riches et quartiers pauvres, le choix de Sarkozy et Fillon a déjà été fait.

Faut-il en conclure que toutes ces politiques ne servent à rien ? Certes non. Le gouvernement Raffarin avait fortement réduit les budgets sociaux, coupé les crédits aux associations, et supprimé la police de proximité. Avec les résultats que l’on sait : cette politique régressive a directement contribué aux émeutes de novembre 2005. Or rien n’a changé depuis, en dépit des belles promesses réitérées. Dans les quartiers où nous avons enquêté, plus personne ne se fait d’illusions sur les effets de ce énième plan, jumeau des précédents qui ont tous échoué. Entre la communication et les actes, la crédibilité de l’Etat et de ses représentants s’est évaporée. Pour les habitants des cités, l’élection du Président de la République a été acquise, « grâce » à leur stigmatisation publique et « grâce » à ses échecs comme ministre de l’Intérieur. Que l’on envisage de recréer en catimini une « police de quartier » ne suffira pas à redonner un semblant de légitimité à des politiques qui l’ont perdue et à une République qui a tellement trahi que ses représentants sont parfois honnis, comme l’a montré la virulence des affrontements de Villiers-Le-Bel.

Depuis trente ans, alors que le pays a continué de s’enrichir, doublant pratiquement son PIB, la situation des banlieues populaires n’a cessé de se dégrader et les inégalités n’ont cessé de se creuser. Ce problème ne peut être circonscrit aux 751 (ou 243 ou 50) quartiers labellisés par telle ou telle procédure. Ainsi, en 2006, 25% de la population de moins de 65 ans en Seine-Saint-Denis vivaient sous le seuil de pauvreté, soit trois fois plus que dans les Yvelines. L’écart entre le revenu moyen des habitants de Seine-Saint-Denis et celui des habitants de Paris intra-muros s’est fortement aggravé, le revenu réel des premiers chutant de 8,5%, alors que celui de seconds augmentait de 15,3%.

A ces inégalités croissantes de revenus, s’ajoutent des disparités criantes entre les services offerts : en 2000, les services municipaux des communes riches d’Ile-de-France disposaient de budgets supérieurs de 60% à ceux des communes pauvres. Depuis deux décennies, le taux de chômage dans les zones urbaines sensibles reste obstinément deux fois supérieur à la moyenne nationale. Dans bien des villes, comme à Lille, Montpellier ou Toulouse, parmi les catégories ouvrières ou d’origine immigrée, il dépasse fréquemment 40% à 50%. Les périodes de chômage y sont aussi plus longues et plus dures. De même, l’accès au logement, à la santé, au transport, et la consommation alimentaire, sans parler de l’accès à la culture, continuent de caractériser négativement les populations des « quartiers ». Sans parler de la politique dite de rénovation urbaine qui, au lieu d’accroître le parc HLM, va réduire le nombre de grands logements sociaux à bas loyers, autrement dit rendre plus difficile encore l’accès au logement social de ceux qui en sont exclus par manque de places.

Depuis un quart de siècle, la situation sociale des banlieues populaires n’a cessé de se dégrader malgré tous les plans successifs. Chez les habitants, domine un sentiment d’humiliation et d’injustice. Ils se sentent traités comme des citoyens de seconde zone, instrumentalisés pour les profits politiques des uns et des autres. A juste titre, ils se sentent abandonnés par l’Etat (ce qui explique aussi une part du « sentiment d’insécurité ») et plus généralement par une société française qui ne veut pas d’eux. Le déficit massif d’emplois et la discrimination à l’embauche se cumulent pour creuser toujours plus le fossé entre les cités périphériques et les centres-villes. Les services publics se sont retirés, éloignés ou barricadés, semblant plus préoccupés de se protéger de la population que de lui venir en aide : ainsi l’école apparaît plus comme un obstacle à franchir que comme une chance. La police a reçu pour mission de contrôler et de neutraliser les jeunes plus que de protéger les habitants qui vivent dans ces quartiers. Les services sociaux sont débordés et ne parviennent plus à tenir les promesses d’insertion sociale. Quant à la promesse du « plein emploi », elle résonne comme une insulte pour les milliers de jeunes qui, chaque année, désespèrent de trouver un travail, même quand ils ont une qualification.

Tant qu’il ne pourra pas s’appuyer sur une légitimité civique retrouvée, quel que soit son contenu, le nième « plan banlieue » s’enlisera dans les sables de la communication et de l’impuissance. Jusqu’aux prochaines émeutes, jusqu’aux prochaines promesses, jusqu’au prochain plan. Les banlieues populaires n’ont pas besoin d’un plan de plus, mais d’une politique globale et continue de création d’emplois, de renforcement des services publics, de réduction des inégalités et de lutte active contre les discriminations multiformes qui pèsent sur les habitants des zones abandonnées depuis 30 ans par l’État. On voit qu’on est très loin du compte.

[Une version raccourcie de ce texte a paru dans Libération du mardi 22 janvier 2008.]

 

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