REMARQUES ET REFLEXIONS A PROPOS DES INCIDENTS DU 10 MARS 2009 A LA REUNION

Le 10 mars dans l’après-midi, à la fin des manifestations contre la vie chère à St Denis et à St Pierre, des incidents ont eu lieu.
De quoi s’agit ? Quel a été le déroulement ? Et essayons de comprendre l’origine de ces évènements ?
Comme toujours il est difficile de connaître avec précision le démarrage des affrontements entre la Police Nationale et une partie des manifestants.
Cependant ce que nous avons constaté et observé était de cet ordre : dès la fin de la manifestation (qui faisait suite à celle du 5 mars qui avait connu un succès populaire important) quelques participants se sont précipités en direction des grilles de la préfecture pour exiger l’ouverture immédiate de négociations.
A partir de là les explications divergent :
– Surpris les forces de l’ordre auraient usé de lacrymogènes sur ces manifestants.
– Des jeunes cagoulés auraient « arrosé » les policiers de « bombes pays » c’est à dire des galets.
Ce qui est sur, c’est que ces affrontements devant la Préfecture au Barachois ont sonné le début des incidents vers 13h30 et que ceux-ci ce sont terminés vers 1h du matin dans le quartier du Chaudron.
Des manifestants ordinaires ont été surpris et choqués des réactions des forces de l’ordre ; ils ont été « gazés » avec leurs enfants sans comprendre véritablement ce qui se passait.
Dès lors une centaine, voire 200 par moments manifestants, plutôt jeunes et issus des rangs étudiants pour la majorité (les étudiants des deux universités sont en grève depuis plusieurs semaines et défilent très souvent au sein d’une certaine organisation) ont joué « au chat et à la souris » avec les forces de l’ordre à travers les rues Juliette Dodu puis le boulevard Lancastel c’est à dire en front de mer.
Une des premières questions qui se pose, est la suivante : « Pourquoi les forces de l’ordre ont repoussé les manifestants en direction de l’Est, jusqu’au quartier du Chaudron, théâtre des manifestations de violences urbaines des années 91, mais qui a bien changé depuis ? »
Est que dans les manifestants, les jeunes de ce quartier étaient déjà fortement représentés ? Ou est-ce un choix des policiers de « chasser » ces jeunes du centre ville et de les isoler dans un territoire ?
Sur leur passage les émeutiers ont mis le feu aux poubelles, fait de petits barrages sur la route, dégradés des biens publics et privés et mis le feu à quelques véhicules.
Tout ceci au milieu de la circulation, des passants et d’une vie quasi normale.
Une « guéguerre » « un râlé-poussé » dirait créole, entre une centaine de jeunes et des policiers, comme dans un jeu vidéo.
Une fois arrivé dans le quartier du Chaudron, je ne sais pas si les manifestants ont été renforcés par des jeunes en difficulté, toujours est-il qu’ils s’en sont pris au Jumbo Score et ont réussi un début de pillage. Le premier jeune (14/15 ans) est sorti sous les applaudissements des « dalons » (camarades en français) et badauds avec un écran plat ! Consommation, quant tu nous tiens… !
Les vigiles et les forces de l’ordre ont plusieurs fois repoussé les manifestants qui se déplaçaient très rapidement et ont tour à tour dans la soirée mis à mal le Quick puis les assurances Groupama et les magasins ouverts qui fermaient au faire et à mesure.
Quel était en fin de soirée et début de nuit la proportion de manifestants et de jeunes du quartier ?
En outre et pour tenir sa réputation le Port a vécu lui aussi des moments difficiles cette même nuit à partir de poubelles et voitures incendiées.

Que peut-on en tirer pour le moment ?
Il est certain que le Préfet à beaucoup tardé pour ouvrir des négociations et que le patronat à travers le MEDEF traîne les pieds, voire gagne du temps de même que les petits patrons eux même étranglés par la crise.
Cette situation entraîne de l’exaspération au sein du collectif le COSPAR et chez la majorité des manifestants.
A la Réunion aussi comme dans les autres DOM, les responsables y compris locaux sont déconnectés des réalités quotidiennes d’une population qui se vit méprisée et bernée ; ce sentiment est bien sur renforcé :
– Par les propos des manifestants et du collectif qui use de quelques actions (opérations coup de poing pour fermer des surfaces commerciales) et slogans pour mettre la pression, sur les négociateurs.
o Par des diminutions sensibles accordées en temps de crise mais qui avaient été avant évoquées comme impossible par les divers responsables en particulier l’Etat. Nous pensons au carburant qui ne pouvait pas baisser et qui suite aux manifestations des transporteurs à baissé de 20 cts du jour au lendemain.
o Par les évènements des Antilles et la transformation d’un mouvement social en revendication de classe et de race.

Beaucoup de personnes sont inquiètes à la Réunion depuis plusieurs mois des conditions de vie et d’une crise qui est encore plus morale que réelle ; cependant la fin des grands travaux (chantier du basculement des eaux d’Est en Ouest et route des Tamarins, non relayés par le tracé du Tram-Train qui prends beaucoup de retard), ajouté à l’arrêt de la défiscalisation pour la construction de logements intermédiaires et de standing, vont provoquer de fortes vagues de licenciement dans un secteur porteur : le BTP.
Ces inquiétudes mêlées à d’autres au sein des familles, concernant certes les ressources mais les conditions d’éducation et d’apprentissage des jeunes, les profondes et rapides mutations de la société dans son caractère responsabilisant et culpabilisant… minent peu à peu une société qui se fragilise : moins de solidarité entre les membres d’une famille, d’une cité, d’une communauté et désignation des pauvres, « de ceux qui sont en bas » comme les responsables de cette situation en particulier les populations issues de l’Océan Indien surtout les Mahorais.

Le lendemain, dans la journée, puis la soirée je me suis rendu dans le quartier du Chaudron et la ville du Port, afin de rencontrer des habitants, des élus et des acteurs sociaux.
Il faut dire que le calme était revenu et que les services municipaux s’appliquaient avec une grande diligence, à faire disparaître les traces d’une soirée marquée par les incidents.
Les interrogations de la veille et en particulier sur le déplacement des manifestants vers le quartier du Chaudron se confirmaient mais trouvaient plusieurs sources pour éclairer notre réflexion ; outre la méconnaissance géographique et culturelle des forces de l’ordre venues en renfort de la métropole l’avant veille, ont peu reprendre une stratégie classique métropolitaine de l’institution policière « éviter à tout prix la casse en centre ville » pour des questions de coûts, d’images et d’inquiétudes que cela ne manqueraient pas de développer au sein des habitants et des commerçants.
On peut également retenir comme hypothèse de ce déplacement voulu de la manifestation vers ce quartier populaire et symbolique de « la révolte locale » quelques propos d’élus et d’habitants à propos de la volonté de certains membres de la CGTR voire du PCR, d’aller dans ce territoire.
La rivalité apparue dans le conflit des transporteurs à propos des carburants, entre la Région et la Préfecture aurait elle trouvée un nouveau terrain d’affrontement ?
Le Chaudron, les souvenirs qu’il évoque et la peur d’un embrasement des quartiers sensibles, peuvent il servir dans les négociations à venir, pour mettre l’accent sur la grande distribution (montrée du doigt par tous, comme le Médef) l’Etat, voire le collectif où la lutte pour le pouvoir entre les deux grands syndicats (CGTR, CFDT) et un représentant des chômeurs n’est pas vaine ?
Si les habitants ne traduisent pas à l’identique ce conflit, ils ne sont pas dupes et refusent une quelconque utilisation de leur quartier pour cela ; si la majorité désapprouve les casseurs (surtout devant les médias et les responsables politiques) ils se montrent très indulgent envers les jeunes en disant qu’ils n’ont pas d’avenir et pas de travail, donc on n’excuse pas mais on peut comprendre.
Et puis un certain nombre ont un regard amusé devant l’inquiétude ainsi créé auprès des institutionnels et se disent que la roue tourne et que le poids du quotidien et pour une fois partagé.
Il est à noter que la part des adultes et jeunes du quartier à ces manifestations, s’est limitée à profiter de la venue des manifestants dans le territoire et de suivre les leaders, puis de profiter ; les personnes arrêtées et condamnées étaient souvent d’un âge certain (ils courent moins vite et sont des proies plus faciles) et avaient agi sous l’emprise de l’alcool.
En résumé on peu relever à propos des participants :
– Des leaders et meneurs par la parole et les actes, issus des syndicats et à un degré moindre du quartier ; notons un nombre non négligeable de jeunes délinquants de toute l’île et d’autres acteurs représentant plutôt la contestation étudiante.
– Des habitants du quartier et d’autres manifestants qui suivent ces leaders et profitent (à certains moments, les plus « chauds ») pour s’adonner au jet de galets et autres invectives en direction des forces de l’ordre. Pour eux qui d’ordinaires ont des comportements conformes à la norme, ces moments permettent de lever les interdits.
Ils ont le sentiment que voler dans les magasins n’est pas grave puisque d’autres font et que l’on dit depuis plusieurs jours que les prix sont trop élevés à cause de la grande distribution.
– Ceux qui regardent, en bas des tours ou depuis chez eux et qui ont souvent des propos très ambigus en « condamnant mais……….. » la situation économique, l’absence de travail, le mépris de ceux qui possèdent… sont l’occasion d’une certaine revanche du monde populaire, même s’ils savent le côté illusoire c‘est quand même une satisfaction du moment.

Du côté du Port, le phénomène est différent puisque la ville n’a pas connu de manifestations et que les jeunes ont décidé d’agir (6 voitures brulées, des bouteilles et des galets utilisés comme projectiles sur les forces de l’ordre, le Mac Do en partie détruit) dès qu’ils ont su que le quartier du Chaudron était le lieu d’affrontements ; des groupes de jeunes se sont affrontés aux forces de l’ordre et ils ont le lendemain soir (soit le 11 mars) brûlé 10 voitures.
Les nouveaux renforts et l’occupation massive des territoires ont calmé les esprits très rapidement.
Si la manifestation du 19 mars s’est déroulée dans le calme, la nuit a de nouveau été agitée au Port.

Guy JULLIARD
Consultant en bureau d’études, ancien éducateur spécialisé.
Le 20 mars 2009

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