Police et Quartiers : Je t’aime moi non plus ?

Reportage d’Edouard Zambeaux pour RFI au sein de l’Unité Territoriale de quartier (UTeQ) de Clichy Montfermeil et rencontre entre le délégué à la cohésion police-population de Chanteloup-les-Vignes et les jeunes du club citoyen de ce quartier. Avec Yazid Kherfi comme intervenant.

http://www.rfi.fr/radiofr/editions/082/edition_82_20090829.asp

Le Taser à disposition des polices municipales avant l’été

Par une lettre en date du 13 mai 2008 et une réponse gouvernementale à une question de la sénatrice Borvo, le Ministère de l’Intérieur indique avoir rédigé le décret -soumis à avis du Conseil d’Etat- relatif à l’utilisation du Taser X 26 par  les 17000 policiers municipaux. On trouvera la réponse sur :

http://www.raidh.org/Taser-reponse-du-gouvernement-sur.html

Villiers-Le-Bel : un système de représailles

 Interview de Laurent Mucchielli pour le Nouvel observateur, 18 février 2008  

L’opération d’envergure (environ 1.000 policiers déployés) lancée par les forces de l’ordre à Villiers, Gonesse, Sarcelles et en Seine-Saint-Denis ce matin, qui a conduit à l’interpellation de 33 personnes, est-elle la première d’une telle ampleur en France ?

– Je ne sais pas. Et pour cause, il est normal que je ne sache pas si des opérations de cette envergure ont déjà eu lieu, puisque ce que l’on attend précisément de la police judiciaire, c’est qu’elle opère dans la discrétion. C’est même une des conditions de sa réussite. Mais pour en revenir au dispositif, je n’ai effectivement jamais entendu parler d’un déploiement de 1.000 policiers pour attraper une trentaine d’émeutiers présumés, dans leurs familles, au lever du jour. Sauf peut-être dans le cadre d’opérations antiterroristes. Ce qui me laisse penser qu’il y a peut-être d’autres enjeux…

Comment les jeunes de Villiers-le-Bel peuvent ils interpréter, cette démonstration de force de la police? Peut-elle provoquer une résurgence de violences urbaines dans cette zone sensible ?

– Je ne sais pas comment les jeunes vont réagir, car il n’y a pas qu’une simple entité sous la dénomination « les jeunes », il y a « des » jeunes. On est par ailleurs en droit de se demander également comment l’ensemble des habitants de Villiers le Bel va réagir, et pas uniquement « les jeunes ». Sur le fond, à mon avis, chacun comprendra bien que l’on est dans la suite logique de l’enquête qui a suivi les coups de feu tirés sur des policiers en novembre 2007 dans le contexte d’une émeute, après la mort de deux jeunes dans une collision avec une voiture de police. La question n’est pas la légitimité de l’enquête et de l’opération. Jusque là il n’y a rien de très original. Ce qui choque certainement, c’est d’une part la médiatisation, et d’autre part la lourdeur et la disproportion du dispositif.

Vous parliez d’autres enjeux possibles. Cette opération a-t-elle un caractère uniquement répressif ? Quelle est la part de spectacle dans ce type d’opération ?

– Au delà de l’objectif de la police judiciaire, qui est d’interpeller des personnes dans le cadre d’une enquête initiée en novembre, il s’agit à l’évidence d’une démonstration de force. L’émeute de Villiers-le-Bel avait fait beaucoup de mal aux policiers, ils en étaient sortis humiliés. On est très clairement, avec ce type d’action, dans un système de représailles : « vous vous êtes crus les plus forts, et bien nous allons vous montrer qui sont réellement les plus forts ! ». Et derrière la symbolique du rapport de force, il y a la symbolique politique.
Enfin, vu la masse des journalistes, français et même étrangers, présents sur les lieux au petit matin en même temps que les policiers, nous sommes apparemment face à une opération de communication médiatique. J’ai du mal à croire qu’il s’agisse d’une simple, isolée et malencontreuse fuite. On aurait pu le concevoir s’il n’y avait eu qu’une seule équipe, d’un seul média, mais là il est difficile de ne pas y voir une opération médiatique préparée à l’avance.

Halte au gachis des « plans banlieues »

Par Stéphane Beaud, Isabelle Coutant, Michel Kokoreff, Didier Lapeyronnie, Laurent Mucchielli, Olivier Masclet, Serge Paugam, Yasmine Siblot, Patrick Simon, Agnès van Zanten, Loïc Wacquant.


Nous sommes des sociologues de diverses orientations théoriques et méthodologiques qui travaillons depuis 20 ans sur la situation des banlieues populaires. Aujourd’hui nous signons ce texte commun pour dénoncer l’insuffisance criante du diagnostic et l’indigence des remèdes proposés par le plan Amara pour enrayer la paupérisation continuée des quartiers stigmatisés de la périphérie urbaine.

 

Depuis vingt ans, après les promesses de campagne électorale, chaque législature est l’occasion de lancer un plan banlieue, sans que l’on ait même pris la peine d’évaluer les précédents. L’avant-dernier en date, le plan de « rénovation urbaine » de Jean-Louis Borloo, visait à « casser les ghettos » pour rétablir la « cohésion sociale ». Il devait « sauver et pacifier nos banlieues ». Bel objectif ! Il n’a pas encore produit ses premiers effets que, déjà, la nouvelle secrétaire d’Etat à la Ville, Fadéla Amara, la dix-neuvième à occuper cette fonction en dix-sept ans, présente un nouveau « plan Marshall » censé lui aussi tout résoudre. Trois directions d’action sont proposées et présentées comme nouvelles: éducation, emploi, désenclavement urbain. Or, au milieu des années 1980, l’éducation (les ZEP), l’emploi des jeunes (les Missions locales et les PAIO) et le désenclavement (le DSQ) étaient les priorités annoncées du gouvernement socialiste. Dans les années 1990 encore, les zones franches devaient ramener l’emploi, la veille éducative devait favoriser la réussite scolaire, la politique de la ville devait « urbaniser » les quartiers. On change les labels et on répète les erreurs et les errements du passé. La seule innovation d’Amara est de le faire en miniature : après en avoir ciblé 13, puis 26, puis 150, puis 751, puis 163, le nouveau plan ne vise que 50 quartiers. Pourquoi 50, soit un quinzième à peine des quartiers dits « sensibles » ? Et que deviendrons les millions d’habitants des 701 autres quartiers laissés sur le carreau ?

On pourra toujours gloser sur l’ambition de Fadela Amara, avancer que même sa ministre de tutelle n’y croit guère et le fait bruyamment savoir. Malgré le soutien supposé du Président de la République, l’engagement des ministères dans cette politique interministérielle, qui n’est jamais parvenue à en être une, apparaît, comme à chaque fois, plus que mitigé. Certes, le plan banlieue prévoit un montant d’un milliard d’euros. Mais les cadeaux fiscaux aux ménages les plus riches se montent à 15 milliard d’euros, ce qui résume bien les priorités de ce gouvernement : entre quartiers riches et quartiers pauvres, le choix de Sarkozy et Fillon a déjà été fait.

Faut-il en conclure que toutes ces politiques ne servent à rien ? Certes non. Le gouvernement Raffarin avait fortement réduit les budgets sociaux, coupé les crédits aux associations, et supprimé la police de proximité. Avec les résultats que l’on sait : cette politique régressive a directement contribué aux émeutes de novembre 2005. Or rien n’a changé depuis, en dépit des belles promesses réitérées. Dans les quartiers où nous avons enquêté, plus personne ne se fait d’illusions sur les effets de ce énième plan, jumeau des précédents qui ont tous échoué. Entre la communication et les actes, la crédibilité de l’Etat et de ses représentants s’est évaporée. Pour les habitants des cités, l’élection du Président de la République a été acquise, « grâce » à leur stigmatisation publique et « grâce » à ses échecs comme ministre de l’Intérieur. Que l’on envisage de recréer en catimini une « police de quartier » ne suffira pas à redonner un semblant de légitimité à des politiques qui l’ont perdue et à une République qui a tellement trahi que ses représentants sont parfois honnis, comme l’a montré la virulence des affrontements de Villiers-Le-Bel.

Depuis trente ans, alors que le pays a continué de s’enrichir, doublant pratiquement son PIB, la situation des banlieues populaires n’a cessé de se dégrader et les inégalités n’ont cessé de se creuser. Ce problème ne peut être circonscrit aux 751 (ou 243 ou 50) quartiers labellisés par telle ou telle procédure. Ainsi, en 2006, 25% de la population de moins de 65 ans en Seine-Saint-Denis vivaient sous le seuil de pauvreté, soit trois fois plus que dans les Yvelines. L’écart entre le revenu moyen des habitants de Seine-Saint-Denis et celui des habitants de Paris intra-muros s’est fortement aggravé, le revenu réel des premiers chutant de 8,5%, alors que celui de seconds augmentait de 15,3%.

A ces inégalités croissantes de revenus, s’ajoutent des disparités criantes entre les services offerts : en 2000, les services municipaux des communes riches d’Ile-de-France disposaient de budgets supérieurs de 60% à ceux des communes pauvres. Depuis deux décennies, le taux de chômage dans les zones urbaines sensibles reste obstinément deux fois supérieur à la moyenne nationale. Dans bien des villes, comme à Lille, Montpellier ou Toulouse, parmi les catégories ouvrières ou d’origine immigrée, il dépasse fréquemment 40% à 50%. Les périodes de chômage y sont aussi plus longues et plus dures. De même, l’accès au logement, à la santé, au transport, et la consommation alimentaire, sans parler de l’accès à la culture, continuent de caractériser négativement les populations des « quartiers ». Sans parler de la politique dite de rénovation urbaine qui, au lieu d’accroître le parc HLM, va réduire le nombre de grands logements sociaux à bas loyers, autrement dit rendre plus difficile encore l’accès au logement social de ceux qui en sont exclus par manque de places.

Depuis un quart de siècle, la situation sociale des banlieues populaires n’a cessé de se dégrader malgré tous les plans successifs. Chez les habitants, domine un sentiment d’humiliation et d’injustice. Ils se sentent traités comme des citoyens de seconde zone, instrumentalisés pour les profits politiques des uns et des autres. A juste titre, ils se sentent abandonnés par l’Etat (ce qui explique aussi une part du « sentiment d’insécurité ») et plus généralement par une société française qui ne veut pas d’eux. Le déficit massif d’emplois et la discrimination à l’embauche se cumulent pour creuser toujours plus le fossé entre les cités périphériques et les centres-villes. Les services publics se sont retirés, éloignés ou barricadés, semblant plus préoccupés de se protéger de la population que de lui venir en aide : ainsi l’école apparaît plus comme un obstacle à franchir que comme une chance. La police a reçu pour mission de contrôler et de neutraliser les jeunes plus que de protéger les habitants qui vivent dans ces quartiers. Les services sociaux sont débordés et ne parviennent plus à tenir les promesses d’insertion sociale. Quant à la promesse du « plein emploi », elle résonne comme une insulte pour les milliers de jeunes qui, chaque année, désespèrent de trouver un travail, même quand ils ont une qualification.

Tant qu’il ne pourra pas s’appuyer sur une légitimité civique retrouvée, quel que soit son contenu, le nième « plan banlieue » s’enlisera dans les sables de la communication et de l’impuissance. Jusqu’aux prochaines émeutes, jusqu’aux prochaines promesses, jusqu’au prochain plan. Les banlieues populaires n’ont pas besoin d’un plan de plus, mais d’une politique globale et continue de création d’emplois, de renforcement des services publics, de réduction des inégalités et de lutte active contre les discriminations multiformes qui pèsent sur les habitants des zones abandonnées depuis 30 ans par l’État. On voit qu’on est très loin du compte.

[Une version raccourcie de ce texte a paru dans Libération du mardi 22 janvier 2008.]

 

La police de proximité : une réponse aux émeutes ?

Par Christian Mouhanna et Laurent Mucchielli, sociologues, chercheurs au CNRS

L’émeute de Villiers-le-Bel n’a pas enflammé que des voitures, elle a aussi accaparé l’attention des médias et des pouvoirs publics qui craignaient une extension comme en 2005. Le déploiement de plus de 1 000 policiers dans cette petite ville d’environ 26 000 habitants, appuyés par des hélicoptères et des tireurs d’élite, a certes contribué au « retour au calme ». Le rapport de force était pour le moins disproportionné… Mais que fera-t-on si l’extension géographique se produit de nouveau la prochaine fois ? Gouverner, c’est prévoir. La plus élémentaire des préventions consiste à présent à se tourner vers les raisons profondes de la colère émeutière, pour les comprendre et tenter d’y répondre afin d’éviter de nouveaux embrasements. Et la politique de la ville, qu’elle que soit son budget, n’y suffira pas. Cette politique est indispensable, elle a pour effet d’atténuer plus ou moins l’ampleur des dégâts. Mais elle ne permet pas de remettre en cause certains fonctionnements ordinaires de la société française, y compris de ses institutions.

Qu’on le veuille ou non, la question de la doctrine et des formes de l’action policière au quotidien fait partie de ces raisons profondes. Car quelles sont les stratégies policières à l’œuvre ? Depuis 2002, elles se sont cantonnées à une politique de maintien de l’ordre, de réponse à l’urgence. Les principaux enseignements tirés des émeutes de 2005 ont été d’ordre technologique : vidéosurveillance, déploiement d’hélicoptères, drones. Ils sont axés sur le contrôle et vise à la démonstration de force. L’idéal policier est resté – et reste toujours – le CRS, comme en témoigne la transformation de personnels de patrouille en Compagnies de sécurisation. Le Président, son Premier ministre et son ministre de l’Intérieur ont répété qu’il était hors de question de revenir à la police de proximité. Les déclarations martiales et les politiques menées ont transformé les policiers en purs agents de contrôle et de contrainte, pour la gloire de dirigeants épris de démonstrations de force viriles. Cette attitude a exaspéré tout le monde, à commencer par les policiers et les gendarmes chez qui la grogne monte, parce qu’ils perçoivent l’impasse dans laquelle on les enferme et la dégradation continue de leur relation à la population générale.

Ce refus d’une police de proximité, c’est-à-dire d’une police de contact avec la population, a remis en cause les fondements mêmes de leur travail. La prévention ne s’oppose pas à la répression et ne relève pas de deux catégories différentes de fonctionnaires. Au contraire, leur force et leur intelligence viennent justement de leur capacité à utiliser tour à tour les deux options en fonction des moments et des personnes. Le dialogue avec la population ne s’oppose pas au travail de police judiciaire. Au contraire, comment faire des enquêtes, comment identifier des auteurs de délits sans contacts, sans échanges avec la population ? Même les militaires en territoire ennemi développent des réseaux locaux pour ne pas être « coupés » des populations !

Comment se fait-il que nous en soyons encore là, sinon au terme de blocages idéologiques archaïques ? Le diagnostic existe en effet depuis 30 ans. C’est en 1977 que la Commission Peyrefitte – qu’on ne saurait accuser de gauchisme ou d’angélisme – les a publiés. Sa recommandation n°81 demandait d’« instituer dans les villes de petits postes de quartiers et recourir à la méthode dite de l’îlotage », en s’inspirant explicitement des « résultats satisfaisants qui sont obtenus dans les zones rurales par l’implantation très décentralisée des brigades territoriales de gendarmerie », ce qu’a fait la police de proximité. La recommandation n°83 demandait ensuite d’« améliorer les relations entre la police et les citoyens », de deux manières : 1/ « développer l’information des citoyens sur l’action de la police et les contraintes auxquelles elle est soumise, et sur les suites données aux abus pouvant se produire à l’occasion d’opérations de police » ; 2/ « approfondir la formation professionnelle et civique des fonctionnaires de la police ; privilégier auprès d’eux les impératifs (liés) à leur mission de sécurité et à leur attitude vis-à-vis du public ». Là aussi, la police de proximité, sans constituer la panacée, amenait des progrès limités mais indéniables.

Ce refus de mettre ou remettre les citoyens dans le système de sécurité ne montre pas seulement un mépris certain du gouvernement pour ceux-ci. Il révèle aussi un certain mépris pour les policiers et les gendarmes, à ses yeux juste bons à contrôler, à faire du chiffre pour les médias et à aller se battre contre les émeutiers. Aujourd’hui, on nous annonce un retour d’une certaine forme de police de proximité, avec un mélange de vieilles recettes et de réticences quant aux activités que pourraient assurer ces professionnels. Attendons de voir de qu’il en résultera effectivement, tout en sachant qu’une véritable police de service public demande de laisser l’initiative aux policiers locaux. Car rien n’est fait aujourd’hui pour mettre en valeur l’intelligence de ces professionnels et leur capacité à contribuer au maintien de la paix sociale.

Trente ans après, le problème demeure donc entier, la police nationale n’a pas fait cette grande réforme que la plupart des autres pays occidentaux ont déjà mise en œuvre, et nous sommes même en train de perdre le modèle que représentait la gendarmerie départementale. On ne peut que se féliciter de la déclaration du Ministre de l’Intérieur, tout en espérant qu’elle se concrétise rapidement dans les faits, et que ce nouvel élan ne sera pas brisé par les mêmes forces à l’œuvre depuis 2002.

 

 

Derniers ouvrages publiés : J.-H. Matelly, C. Mouhanna, Police. Des chiffres et des doutes, Michalon, 2007 ; M. Mohammed, L. Mucchielli, Les bandes de jeunes, La Découverte, 2007/

Ghettoïsation et émeutes

Les premières analyses des émeutes de Villiers-le-Bel par Laurent Mucchielli

En video :

En radio (sur France inter avec Real player)

Désordres urbains : premières analyses

Deux analyses de Manuel Boucher sur les récentes émeutes :

1 – Interview parue dans l’Humanité le 28 novembre 2007

2 – deux Interviews sur le sens des désordres urbains pour la radio rouennaise HDR :